|
Proposition de lecture
L’homme n’est pas égoïste par nature. C’est ce que nous rappelle avec force Jean-Claude Michéa dans son essai sur la civilisation libérale [1]. Mais il poursuit par une mise en garde d’une grande lucidité : « Le dressage juridique et marchand de l’humanité crée, jour après jour, le contexte culturel idéal qui permettra à l’égoïsme de devenir la forme habituelle du comportement humain. Les partisans de l’humanité seraient malvenus de sous-estimer cette réalité nouvelle. Ils doivent impérativement prendre conscience, au contraire, que la course est déjà commencée et que, dans cette course, le temps joue maintenant contre eux. ».
La thèse que l’auteur défend dans la première partie de son ouvrage est que « (...) nous vivons l’accomplissement logique du projet philosophique libéral (...) » : « Le monde sans âme du capitalisme contemporain constitue la seule forme historique sous laquelle cette doctrine libérale originelle pouvait se réaliser dans les faits. Il est, en d’autres termes, le libéralisme réellement existant. ». Il est donc vain de prétendre qu’il y a un ultralibéralisme qui pourrait être corrigé de ses excès ou qu’un libéralisme à visage humain est concevable.
Michéa rappelle que le libéralisme en tant qu’idéologie est d’une simplicité biblique : « Il repose sur la conviction qu’il demeure toujours possible de conjurer la guerre de tous contre tous et de donner naissance à une société libre, pacifique et prospère… Il suffit pour cela de canaliser l’énergie des vices privés au profit de la communauté, en déléguant l’harmonisation des conduites individuelles aux mécanismes neutres et impersonnels du Droit et du Marché. ». Les valeurs morales sont congédiées au profit de l’intérêt personnel.
Lorsqu’il traite de la construction du libéralisme, on peut reprocher à Michéa quelques raccourcis réducteurs, sans doute liés à un style sans fioriture. C’est ainsi qu’il limite le socialisme actuel (qu’il oppose au socialisme originel) à un rôle de défenseur du Droit libéral, c’est-à -dire d’un droit qui n’a d’autre usage que d’assurer l’extension infinie des droits individuels. Quant à ce qu’il appelle la sociologie dominante (dont Pierre Bourdieu serait le chef de file), elle ne peut être réduite, comme il semble le faire, à sa soumission au déterminisme sociologique.
Le recours aux formules chocs que l’on peut regretter dans la première partie devient force dans la dernière partie de l’ouvrage. D’intéressant celui-ci devient passionnant. Michéa dit, de façon claire et convaincante, ce qui était en nous mais n’était pas formulé. Il élabore à grands traits une vision d’une société que nous ne pouvons que reprendre à notre compte. La quatrième de couverture ne ment pas lorsqu’elle dit : « D’une densité et d’une ambition exceptionnelles, ce livre redonne toute sa place à la figure de l’homme révolté à un moment où beaucoup la souhaiteraient voir disparaître. »
Si le libéralisme repose sur l’élimination définitive des valeurs traditionnelles en invitant les hommes à agir selon leur intérêt, il finit par détruire les conditions de toute civilité et par réintroduire, à tous les niveaux de l’existence sociale, la guerre de tous contre tous qu’il voulait éviter.
Michéa croit, et c’est là l’originalité de sa pensée et sa grande force, en la nécessité et en l’universalité des valeurs morales. Il affirme que l’amélioration de la vie humaine passe par l’enracinement « au plus profond de la pratique socialiste des vertus humaines de base, dont l’oubli, le refus ou le mépris ont toujours constitué le signe distinctif des idéologues et des hommes de pouvoir". » « (…) le libéralisme a été contraint de nier l’existence de ce fonds historique commun de vertus universalisables, susceptibles, depuis des millénaires, d’inviter les hommes à donner le meilleur d’eux-mêmes. »
Une nouvelle société, que Michéa appelle « société décente », en référence à George Orwell, doit donc s’auto-instituer en s’appuyant sur le fait que les gens ordinaires sont toujours restés fidèles à leur code moral. Il s’agit de créer un contexte politique et culturel susceptible de favoriser et d’encourager les attitudes de respect, d’altruisme et d’empathie, toutes notions par définition incompatibles avec les postulats philosophiques du libéralisme. Il s’agit également de neutraliser et décourager les comportements égoïstes et prédateurs. C’est ainsi que le désir de pouvoir doit être considéré comme l’obstacle psychologique majeur de cette société décente et la source de toutes les perversions politiques.
Une dernière citation très belle au sujet de l’éducation : « Si l’éducation a un sens, c’est d’offrir à l’enfant les moyens de dépasser son égocentrisme initial et d’acquérir ainsi progressivement ce sens des autres qui représente, à la fois, le signe et la condition de toute autonomie véritable. ».
Un livre qui va à l’essentiel, un livre qui redonne courage et espoir. Lisez-le ! Prêtez-le ! Donnez-le ! Critiquez-le ! Faites-le connaître tout autour de vous !
Gérald Mermet
[1] Michéa, J.-Cl., L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Flammarion, coll. Climats
|