|
Mardi 25 Juillet 2006, par Walden Bello*
L’échec des négociations du cycle de Doha, organisées lundi à Genève
par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), est ce qui est arrivé
de plus positif aux pays en développement (PED) depuis longtemps.
Durant les deux dernières semaines, en prévision de la tenue du Conseil
Général de l’OMC les 27 et 28 juillet, de gros efforts ont été faits pour
tenter de mener à terme les négociations. Le plus remarquable d’entre
eux eut lieu au Sommet du G8 de Saint-Pétersbourg, lorsque les
dirigeants des plus grandes puissances mondiales appelèrent à la réussite
du cycle, décrit comme « une opportunité historique pour lancer la
croissance économique, créer un potentiel de développement et élever
les niveaux de vie partout dans le monde. »
Ce n’était là que pur mensonge. L’idée que le cycle de Doha encourage
le développement ne pourrait être plus éloignée de la réalité.
Lors de l’ouverture du cycle de négociations en novembre 2001, les
gouvernements des pays développés rejetèrent la demande quasi
générale de voir la discussion se focaliser sur l’épineuse question de la
réalisation des promesses passées, et non sur une nouvelle avancée de la
libéralisation des échanges. Dès le début, l’intention des pays
développés a été de parvenir à une ouverture plus large du marché des
PED tout en faisant le minimum de concessions de leur côté. Invoquer le
développement n’était qu’un procédé cynique servant à embellir la
réalité.
Des pourparlers iniques pour l’agriculture
L’état des négociations en matière d’agriculture était jusqu’à aujourd’hui
révélateur de cette situation. En effet, même si les Etats-Unis avaient
accepté le compromis du Directeur général de l’OMC consistant en une
réduction des subventions intérieures, celles-ci s’élèveraient encore à la
somme considérable de 20 milliards de dollars. Et même avec l’accord
de l’Union européenne de supprimer progressivement ses aides Ã
l’exportation, celles-ci sous ses diverses formes atteindraient malgré tout
les 55 milliards d’euros. En échanges de ces infimes concessions, les
Etats-Unis, l’Union européenne et d’autres pays développés exigeaient
une réduction drastique des tarifs douaniers à l’entrée des PED pour
leurs exportations agricoles.
[...]
Dans le cas où les négociations de l’OMC se concluraient sur ces
termes on ne peut plus iniques, les pays pauvres seraient contraints Ã
casser leurs tarifs douaniers et rendus incapables de maintenir la sécurité
alimentaire. Une recette idéale pour propager des famines et appauvrir
encore davantage des centaines de milliers de pauvres du monde entier.
C’est un membre du gouvernement philippin qui a certainement su
résumer le mieux les conséquences pour les pays du Sud, avant que se
tienne le Comité de l’Agriculture de l’OMC
: « Nos secteurs agricoles indispensables à la sécurité alimentaires et à l’activité rurale ont déjà été déstabilisés par le fait que nos petits producteurs se trouvent massacrés
par la grossière injustice du commerce international. Tandis que je parle,
nos petits producteurs se font massacrés au sein de nos propres
marchés, [et] même les plus résistants et les plus efficaces sont en
détresse. »
Le spectre de la désindustrialisation
Mais les pays développés ne veulent pas seulement se contenter d’une
baisse radicale des droits de douanes agricoles à l’entrée des PED. Ils
demandent également un accès maximal aux marchés du Sud pour leur
production industrielle et non-agricole. Lors des négociations de
NAMA (Non-Agricultural Market Access), ils avaient exigés que les
économies en voie d’industrialisation du Sud réduisent de 60 à 70%
leurs tarifs douaniers non-agricoles, tandis qu’ils proposaient de réduire
les leurs de seulement 20 Ã 30%. Outre le fait qu’elle transgresse le
principe de « réciprocité partielle » posé par le GATT-OMC, cette
proposition est scandaleusement inéquitable. Le gouvernement
d’Afrique du Sud exprima les frustrations de l’immense majorité du Sud
à propos du cycle de Doha en déclarant que « les pays en
développement refuseront de détruire leur industrie nationale en
acceptant les exigences déraisonnables et irrationnelles des pays
développés. »
En outre, l’anéantissement de l’agriculture et la désindustrialisation ne
sont pas les uniques prix que les PED doivent payer pour une conclusion
réussie du cycle de Doha. En effet, dans le cadre de l’Accord Général
sur le Commerce des Services (AGCS, ou GATS en anglais pour
General Agreement on Trade in Services), il leur est demandé
d’autoriser les entreprises étrangères à acheter et contrôler davantage
les services publics dans les PED, au lieu de garantir leur accès aux
pauvres.
L’équation coût-profit
Les pays en développement et la société civile mondiale ne sont
aujourd’hui plus les seuls à mettre en garde contre les dangers de la
libéralisation menée par l’OMC qui menacent le monde en
développement. Même les organismes les plus pro- libéralisme
admettent désormais que les bénéfices supposés du cycle de Doha pour
les pauvres ont été largement surestimés. Selon une étude de la Banque
mondiale réalisée à l’automne 2005, en envisageant un scénario
probable de réformes qui aille dans le sens des négociations, les gains
pour les PED s’élèveraient à seulement 16 milliards de dollars sur dix
ans
; c’est-à -dire un dérisoire 0,16% du PIB de ces pays, ou moins
d’un centime par jour par habitant. Le milliard d’habitants le plus pauvre
est censé voir son revenu augmenter d’à peine 2 dollars par an. C’est
pourquoi il est si désolant de voir «
les pauvres
» être appelés à vendre
le projet d’une privatisation en bloc.
Cependant, l’étude de la Banque mondiale, bien que moins éloignée de
la réalité que les précédentes, reste extrêmement insuffisante car elle ne
prend pas en compte les nombreux coûts que le régime de l’OMC
impose aux PED. Elle omet notamment de traiter des conséquences
néfastes des monopoles d’entreprises détentrices de brevets, protégés
par l’accord sur les Aspects des droits de propriété intellectuelle qui
touchent au commerce (ADPIC) qui force les pays pauvres à payer très
cher l’accès aux soins vitaux.
Selon certaines estimations, ces coûts pour les PED sont bien plus
élevés que les gains qu’ils sont supposés tirer de la libéralisation. Une
étude récemment publiée par la Conférence des Nations Unies sur le
Commerce et le Développement (CNUCED) prévoit par exemple que
les baisses des tarifs douaniers entraîneraient des pertes de revenu
annuelles de l’ordre de 32 Ã 63 milliards de dollars. Le montant de ces
pertes infligées au budget de l’Etat - qui assure les dépenses de santé,
d’éducation, d’approvisionnement en eau et du système sanitaire -
représentent deux à quatre fois les quelques 16 milliards de dollars de
profits envisagés par la Banque mondiale.
L’Afrique, la région la moins développée, sera celle qui en pâtira le plus
si le cycle venait à se conclure. Synthétisant plusieurs études publiées
récemment par Carnegie Endowment (Fondation Carnegie pour la
paix internationale, un important think tank américain, NdT), la
Commission européenne et la FAO (Organisation des Nations Unies
pour l’alimentation et l’agriculture), Aileen Kwa de Focus on the
Global South affirme que «
l’essentiel des pays d’Afrique subiront des
pertes dues à la libéralisation dans les domaines agricoles et industriels.
Même si les marchés agricoles d’exportations étaient ouverts au
continent, la majorité des fermiers africains ne seraient pas en mesure de
rivaliser. En outre, ils perdraient beaucoup en ouvrant leur marché
intérieur à la concurrence étrangère. Les PMA (Pays les moins
avancés), nombreux en Afrique orientale et sub-saharienne, seraient
évidemment les plus touchés.
Sortir du dogme de l’OMC
En résumé, la réussite du cycle de Doha n’engendrerait pas seulement
pour les pays pauvres des coûts économiques surpassant de beaucoup
quelques éventuels profits. Elle provoquerait également un
affaiblissement de leur pouvoir politique - nécessaire à une
industrialisation créatrice d’emplois, à la garantie des services publics et
à la protection des paysans et de la sécurité alimentaire - qui
équivaudrait à jeter par la fenêtre l’échelle du progrès, pour reprendre
l’image de l’économiste de Cambridge University Ha Joon Chang, et
empêcherait les PED d’utiliser ces mêmes instruments qui ont permis
aux nations développées de sortir de la pauvreté.
Montrant ainsi à quel point le libre-échange est clairement néfaste au
développement, une récente étude du Programme des Nations Unies
pour le développement (PNUD) conseilla aux pays pauvres d’Asie de
faire ce que firent avec succès le Japon et la Corée du Sud
: protéger
par les tarifs douaniers leurs secteurs clé avant de les exposer à la
concurrence étrangère. Afin de promouvoir le développement et de
réduire la pauvreté, les gouvernements devraient être encouragés Ã
augmenter leurs dépenses en matière de santé, d’éducation, d’accès Ã
l’eau, et autres services essentiels, plutôt que d’être poussés à se vendre
aux compagnies étrangères en recherche de profit.
Le commerce peut être un moyen de développement. Malheureusement,
le cadre de l’OMC subordonne le développement au jeu du libre-
échange mené par les grandes entreprises et marginalise encore
davantage les PED. Il est temps de cesser d’entretenir les illusions au
sujet de supposés effets bénéfiques sur le développement qui seraient
apportés par le cycle de Doha. L’échec du cycle de Doha sera positif
pour les pauvres. Maintenant que les discussions de l’OMC se sont
éclaircies, il faudrait tâcher de créer de nouvelles structures, de nouvelles
institutions détachées de l’OMC et de nouveaux rapports commerciaux
qui rendraient les échanges réellement profitables aux pauvres.
PS: Traduction : Cécile Pirat, C%rditrad
*Walden Bello est le directeur général de Focus on the Global South,
organisation s’attachant à promouvoir le développement des pays du
Sud, et professeur de sociologie à l’Université des Philippines. |