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Il y a un peu plus de deux mois, le reportage de "Temps présent" diffusé par la TSR révélait que Nestlé avait mandaté l’entreprise Securitas pour surveiller le groupe de travail d’attac vaud qui rédigeait le livre « Attac contre l’Empire Nestlé ». Que s’est-il passé durant ces deux mois sur les plans médiatique, politique et juridique ?
« Plus encore que d’autres multinationales, Nestlé est très attachée à son image lisse, d’entreprise modèle, propre mais performante ». Tels furent les mots de Sandra Bott, l’une des auteurs de « Attac contre l’Empire Nestlé », le 11 juin 2004, à la veille du Forum organisé par attac pour la sortie du livre. Elle était encore à 4 ans de se douter que cet attachement avait fait d’elle et de ses camarades des auteur-e-s épié-e-s, du seul fait d’avoir osé penser que la multinationale n’était pas un enfant de coeur. Alors que « Le Monde Diplomatique » qualifiait ce petit livre de « remarquable par la qualité de ses informations et la pertinence de ses analyses sur l’idéologie et les méthodes de la grande multinationale suisse », le géant de l’agroalimentaire n’y voyait, lui, que du réchauffé.
Le 11 juin 2004, le porte-parole de Nestlé Marcel Rubin répondait que son puissant employeur n’avait « aucune raison » d’être gêné par ces démarches, car « chacun est libre de ses opinions » et comme « Nestlé est le plus grand groupe de l’alimentaire, il est normal qu’il soulève des critiques » [1]. Au moment où il prononçait ces mots, la petite taupe, nom de code Sara Meylan, était sur le point de terminer sa mission d’infiltration après une année de loyaux services. S’il est vrai que chacun est libre de ses opinions, pourquoi Nestlé a-t-elle allongé Fr. 200’000.- [2] pour s’approprier les observations minutieuses de Sara ? Aujourd’hui, prise en flagrant délit d’espionnage, la multinationale, via la prose de ses avocats, réchauffe une technique d’autodéfense bien huilée : jeter le discrédit sur la partie adverse, brouiller les pistes par de grossiers amalgames et minimiser les faits qui lui sont reprochés.
Médias et réaction politique sur privatisation de la sécurité
Les bons romans policiers ou d’espionnage sont souvent un miroir critique de nos sociétés. Si l’affaire qui nous occupe renferme la trame d’un bon roman, nous sommes loin de la fiction. C’est que la réalité est en elle-même polémique. Ce que montre cette affaire, des analyses du groupe de travail sur l’empire Nestlé à l’audience préliminaire d’aujourd’hui, ce sont les règles du jeu qui prévalent dans la cour des grands. Les performances du géant de l’agroalimentaire se fondent sur le mépris des règles démocratiques et des droits sociaux de ses 250’000 salarié-e-s. Elles se maintiennent, car la multinationale a les moyens financiers et juridiques de sa protection.
Le reportage de « Temps présent », diffusé le 12 juin 2008 à 20h30, a déclenché de vives réactions dans les médias nationaux et internationaux. L’ « oeil de Nestlé », « L’affaire du Nestlégate », l’ « Empire contre Attac », l’ « Espion qui aimait trop Nestlé » sont autant de titre de presse sous lesquels a été présentée l’affaire. Les débats se focalisent d’abord sur la question de la privatisation de la sécurité. Sous les feux des projecteurs : Securitas. Nestlé, la mandataire silencieuse, passe au second plan. De nombreuses personnalités politiques se déclarent choquées et inquiètes par les taches confiées au service d’investigation de Securitas : Luc Recordon, Joseph Zizyadis, le Parti socialiste vaudois, Catherine Labouchère (présidente du parti libéral vaudois) et Mme de Quattro (conseillère d’Etat en charge de la sécurité). Enfin, le préposé fédéral à la protection des données et son chef de l’information M. Tsiraktsopoulos ont exigé des explications à Securitas, et la FSFP (Fédération Suisse des Fonctionnaires de Police) s’est dite consternée et a remis en question les partenariats avec Securitas. L’intensification et la diversité des tâches de sous-traitance de sécurité au privé, ainsi que les complicités existantes entre le chef de Securitas, la commission d’armement du DDPS et la police cantonale ont été analysées durant cette première phase de réaction à l’affaire.
L’infiltration d’attac n’est pas un fait isolé. Les justifications, surtout l’état d’urgence du G8 (un mensonge, puisque l’infiltration a commencé bien après), données par Securitas et Nestlé, ne peuvent nous faire douter qu’il y en aura d’autres. Le directeur juridique de Nestlé, Hans Peter Frick, l’a d’ailleurs dit clairement à la sortie de l’audience préliminaire du 23 juillet, puisqu’il n’exclut pas d’avoir un jour à nouveau recours à Securitas pour obtenir des informations sur une ONG, si une menace l’exige. Tout le flou réside dans ce que signifie « une menace », pour des personnes qui ont, durant l’audience, en plus des remarques misogynes et des attaques mesquines personnelles, reproché avec insistance aux militant-e-s d’infliger une réelle « violence aux marques » de Nestlé.
Quant au sous-marin, Sara Meylan, il a refait surface pour justifier son action : « je n’ai rien fait d’illégal, j’ai exécuté la mission que Securitas m’avait confiée (…) pour moi il ne s’agissait pas de quelque chose d’émotionnel ou de politique. C’était mon travail (…) J’avais un chef et c’est tout. Je ne sais même pas ce que devenaient les informations que je lui remettais. Je n’étais que le dernier maillon de la chaîne » [3].
Volet juridique
Deux plaintes ont été déposées par l’avocat en charge de la défense d’attac, Jean-Michel Dolivo. A l’heure actuelle, deux procédures sont en cours. L’une civile et l’autre pénale. La première porte sur l’atteinte à la personnalité des auteur-e-s du livre et l’enjeu était d’obtenir le séquestre des documents rendus par la taupe à Securitas. Cette mesure n’a pas été accordée par le juge Jean-Luc Genillard ; seule a été accordée la non-destruction des dossiers. Lors de la première audience préliminaire du 23 juillet, l’avocat de Nestlé, Christian Fischer, a remis au juge l’œuvre écrite de 60 pages de Sara Meylan. La taupe est minutieuse, les rapports sont de véritables fiches : noms, âges, traits de caractères, description physique et ethnique, idée et intensité de l’engagement politique, adresse e-mail et photographies des auteurs du livre. Telle est la matière première humaine, récoltée par Sara pour Fr. 30.- de l’heure, transformée en marchandise par Securitas pour être vendue à Nestlé, à l’insu des auteur-e-s. Ces dernier-ère-s, à la lecture de l’œuvre de la taupe, ont blêmi, tant les détails de leur sphère privée étaient froidement dévoilés contre argent sonnant et trébuchant.
Le problème, c’est que tout laisse à supposer très fortement que tous les rapports n’ont pas été remis au juge. Alors que la taupe fait trois ou quatre rapports par mois depuis neuf mois, il n’y en a pas pour le mois de juin 2004, moment le plus important de l’action du groupe de travail. De plus, il n’y a aucun rapport final, alors que Securitas dit toujours en remettre un à son client. Mais pour le juge, s’ils disent qu’ils n’ont que ces documents, c’est qu’ils n’ont que ces documents. C’est sur cette confiance faite aux accusés qu’il base sa décision. Dans son ordonnance rendue le 8 juillet, il rejette la requête des mesures provisionnelles et condamne les requérants d’attac à verser Fr. 2’250.- à chacun-e des accusé-e-s à titre de dépens. Il est extrêmement troublant de constater qu’une décision si importante soit fondée uniquement sur la subjectivité du juge et non sur les faits. C’est que l’influence et la puissance de Nestlé sont immenses.
Comment faire confiance alors que, depuis la mise à jour de l’affaire d’infiltration, les deux protagonistes chargés de la sécurité et de la communication chez Nestlé (John Hedley et François-Xavier Perroud, dit « le xverrou ») ont cessé de travailler pour Nestlé. Rien qu’en Suisse, les deux entreprises ont déjà collaboré en 2003 pour surveiller des ouvriers sud-coréens venus défendre leur droit à Vevey, et des syndicalistes suisses avaient été photographiés. Nestlé a usé d’intimidation envers l’association MultiWatch et le président des socialistes Hans-Jürg Fehr, qui la soutenait dans l’organisation d’une action dénonçant les pratiques de l’entreprise en Colombie en octobre 2005. En 1986, il a été établi que le géant suisse a recouru au service d’Ernest Cincera – célèbre pour avoir fiché des milliers de militants helvétiques – afin de se renseigner sur le groupe de travail tiers-monde de Berne, en procès contre elle [4]. Faire confiance, alors que les méthodes d’intimidation utilisées par Securitas pour recruter le sous-marin qui devait infiltrer attac ont été mises en lumière par des étudiants approchés avant Sara Meylan [5] ? Ces méthodes démontrent que l’entreprise ne prend pas cette mission à la légère. Cette audience n’était que le stade préliminaire, dit de mesures provisionnelles. Elle se poursuivra sur le fond.
Concernant la procédure pénale, elle est menée par le juge d’instruction cantonal Jacques Atanen. Elle repose sur la présomption de violation de l’article 179 du Code pénal, qui réprime la violation des secrets privés, les écoutes ou enregistrements. Une violation de la loi fédérale sur la protection des données peut aussi être invoquée. Dans le dossier pénal, le juge a une plus grande marge de manœuvre pour procéder à la recherche d’éventuels rapports dissimulés par les accusés et il s’attelle pour l’instant à l’analyse de deux ordinateurs de l’entreprise Securitas.
Aux dernières nouvelles, Peter Brabeck est sorti de sa tanière et il se lamente. Le puissant président du Conseil d’administration de Nestlé use de toute sa rhétorique pour invoquer la persécution. Ce qui le chagrine, c’est qu’en remettant 60 pages de documents, l’entreprise a montré toute sa bonne volonté, mais de cet acte seul le juge lui est reconnaissant. On peut comprendre ce dernier qui doit ne plus savoir comment faire pour mettre la main sur ces éventuels rapports dissimulés, puisque deux mois après la plainte, rien n’a été fait pour perquisitionner le siège veveysan. Mieux vaut se défaire de ses responsabilités en disant que tout est là . Pour Jean-Michel Dolivo, « L’affaire est d’abord politique. Sur le plan juridique, ce sera difficile de faire toute la lumière ».
Abena
[1] Voir Le Courrier du 11 juin 2004
[2] Estimation du prix payé par Nestlé pour l’infiltration d’attac par des spécialistes de la sécurité interrogés par l’Hebdo
[3] Voir le Matin Dimanche du 12 juillet 2008
[4] Pour le détail de tous ces faits, voir le dossier de l’Hebdo consacré à l’affaire, du 17 juillet 2008
[5] Voir le témoignage de Sébastien dans le Courrier du samedi 28 juin 2008
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